le mag du piano


Delphine Armand

par Mathieu Papadiamandis

Delphine Armand ue représente pour vous ce 2ème prix obtenu au concours international Piano Campus ?

Lorsque je me suis inscrite, je ne m'imaginais pas pouvoir atteindre la finale. Je n'avais participé qu'à quelques concours et n'avais donc que très peu l'expérience de l'ambiance qui y règne, de la manière dont certains candidats tentent de vous impressionner pour vous déstabiliser. Je me suis donc concentrée sur les pièces que j’avais choisies de jouer: j'ai surtout cherché à défendre la musique. Cette expérience m'a permis de prendre confiance en moi, même si jouer sur ses terres créé une tension particulière.

Ligeti
Musica Ricercata n°7
& Liszt Ballade n°2 en si mineur
Delphine Armand (piano). Enregistré au Concours International Piano Campus 2012.

Qu'est-ce que vous attendiez de ce concours ?

Me prouver que j'avais le niveau de ce que j'allais voir et entendre depuis que j'étais petite. Car chaque année, j'assistais au concours et je votais pour le prix du public en finale.

Quelle a été votre formation ?

J'ai étudié trois ans au conservatoire de Cergy avec Dominique Kim puis je suis rentrée au CNSM de Paris. Mais j'ai commencé le piano en suivant des cours particuliers avec ma voisine. Je lui dois pratiquement tout sur le plan pianistique. C'est vraiment elle qui m'a formé et m'a donné le goût de la musique. J'ai profité d'un enseignement très libre, sans barrière au niveau de la difficulté des morceaux que je travaillais, car il n'y avait aucun examen. On était seulement quatre dans sa classe. Je n'avais aucune conscience de mon niveau puisque aucun point de comparaison, aucune conscience également que cela pouvait devenir un métier. J’apprenais le piano comme on peut apprendre à nager.
Mon professeur consacrait beaucoup de temps au déchiffrage. J'avais parfois une dizaine de morceaux à travailler en même temps, ce qui était peut-être trop, mais cela m'a permis d'avancer plus vite, de travailler tous les styles. J'ai intégré Cergy pour être dans une structure et faire de la musique de chambre car je me sentais isolée.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Bruno Rigutto et que vous a t-il apporté ?

C'est grâce à Bruno Rigutto que j'ai présenté le CNSM. Je ne m'orientais pas du tout dans cette voie à l'époque puisque j'étais en fac de lettres. J'ai participé à une master class qu’il donnait, et là j'ai réalisé que je me trompais de voie. Il me manquait l'aspect créatif dans les lettres. Tout y est devenu très théorique. Bruno Rigutto possède une approche sensitive de la musique et c’est ce qui a provoqué chez moi le grand saut vers la musique synonyme de métier. Il m'a beaucoup apporté en me permettant d’oser jouer en mettant à jour mes émotions. C’est un musicien très généreux, extrêmement sensible, qui le transmet de manière très fort.

À son départ, vous avez étudié avec Hortense Cartier-Bresson

L'enseignement d’Hortense Cartier-Bresson est très différent mais parfaitement complémentaire. J'avais besoin de canaliser mon énergie et de ne pas toujours foncer à corps perdu pour exprimer ce que je ressentais. Nous avons fait un travail sur les fondements de l'oeuvre, la structure harmonique, etc. Elle m’a énormément aidé à briser les barrières que je m’étais créées, à me sentir plus libre. Par ailleurs, l’ambiance de classe y est très particulière: nous sommes par groupe de trois élèves et, pour chacun d’entre nous, nous devons émettre un jugement critique, donner des pistes de travail… De cette manière, nous formons notre oreille, développons notre connaissance du répertoire et surtout faisons nos premiers pas de pédagogue.
C'est grâce à elle également que je m'intéresse à un répertoire plus moderne. Néanmoins, concernant Ligeti, le choix est venu de moi. Les Musica Ricercata sont finalement très peu jouées. Je connaissais les Six Bagatelles, leur version adaptée pour quatuor de saxophones que j'aime beaucoup. Sur le plan pianistique, ces pièces sont finalement assez proches de Scarlatti. C'est donc moins dérangeant que cela peut sembler de prime abord. On y développe une indépendance des mains extrême.

Vous suivez également les classes de musique de chambre et d'accompagnement, et formez un duo de pianos avec Yun-Ho Chen. Quelle place occupe t-il aujourd'hui au sein de votre activité ?

Nous jouons beaucoup ensemble. Notre très bon résultat au concours international Grieg à Oslo nous a permis de donner de nombreux concerts à l’étranger, par exemple cet été à Kiev, mais aussi en France dans des scènes où il n’est pas simple de jouer en solo comme au théâtre du Châtelet en décembre 2012 ou au musée d’Orsay. Avec ma partenaire, nous sommes très complémentaires, même si nous ne nous ressemblons pas du tout. Les duos de pianos sont souvent constitués de frère et sœur ou de mari et femme. Nous c'est plutôt la déménageuse et le petit pouce. Ce qui peut paraître bizarre visuellement, mais au piano cela ne s'entend pas du tout et peut même devenir un atout. Elle est taïwanaise, je suis française. Le fait que nous soyons si différentes forme une alchimie intéressante et le public est très réceptif à l’énergie qui en ressort. Aujourd’hui, ce duo a trouvé à mon sens un bel équilibre c’est pourquoi il a beaucoup d'importance pour nous. C'est très agréable d'avoir quelqu'un sur qui on peut s'appuyer pour avancer. Notre relation est totalement désintéressée de toute ambition carriériste.

Quel est votre répertoire de prédilection ?

J'aime particulièrement Mozart.

Mais vous n'en avez pas joué au concours...

Non car mon professeur souhaite que je développe d'autres aspects de mon jeu. Cela permet d'éviter de se reposer sur ses acquis. J'aime beaucoup Chopin également. Bartòk, que je découvre depuis peu, commence également à bien me plaire. Cela me permet de développer une autre musculature. Lorsque l'on joue Bartòk, on se doit d'être détendu. Si l'on ne travaille qu'un répertoire faisant appel à une sonorité fine et délicate, on a tendance à se raidir, ce qui n'est pas très bon. Passer par un répertoire qui nécessite plus d'ampleur sonore me parait bénéfique pour tout.

Quel est votre axe principal de travail en ce moment ?

J'ai un jeu trop « féminin » à mon goût. Je n’ai pas une grosse corpulence, une petite ossature et je dois travailler notamment mon endurance, ma résistance à l’effort. Je pense que souvent, pour obtenir ce que l’on souhaite, il faut prendre le problème sous un autre angle. Dans mon cas, travailler à outrance les avant-bras pour me muscler ne me conduirait qu’à une série de tendinites. J’essaie donc plutôt de canaliser toute ma puissance naturelle et de la sortir du piano. Il ne faut pas confondre puissance et tension. Rajouter trop de poids à notre force de base serait synonyme de tension excessive et donc inutile. En clair, pour avoir de la puissance, il faut du timbre: un pianiste avec un petit gabarit mais avec un jeu hyper-timbré sera plus puissant qu’un pianiste très musclé mais dont le son projette peu.

De quelle manière travaillez-vous pour cela ?

J'adapte mon répertoire en fonction de l'aspect de mon jeu que je souhaite améliorer. Je développe l'articulation du doigt en faisant des exercices très simples pour retrouver le contact avec la touche. Par exemple en partant du bas de la touche et en remontant pour développer la sensation de tout le doigt. Le fait d'avoir travaillé beaucoup de Chopin m'a conduit à avoir un jeu un peu superficiel, tout comme Debussy. C'est paradoxal car on ne joue pas Chopin ou Debussy de manière superficielle mais nos réflexes d'intention ne correspondent pas toujours à ce qu'il faudrait. Si l'on pense qu'entre le bout du doigt et l'omoplate il n'y a absolument aucune tension, la puissance est énorme parce que l'on est au fond du piano. Cela résonne alors de manière naturelle. Si l'on n’articule pas, et que l'on développe une raideur au niveau du poignet ou du coude, la puissance est diminuée puisque l'attaque est un peu trop rapide et le son étroit. L’articulation et la détente entre le bout du doigt et l'omoplate apportent une rondeur et un élargissement du son. J'essaie donc de penser à l'appui du bout du doigt sur lequel repose tout le reste...

 

À visiter: Le site de Delphine Armand

 


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