le mag du piano


Célia Oneto-Bensaid

par Mathieu Papadiamandis

Celia Oneto-Bensaid © Gaël Vacherous venez de remporter le 2ème prix au 14ème concours international Piano Campus ainsi que plusieurs prix spéciaux, dont le prix Jejouedupiano.com. Pouvez-vous nous décrire ces trois jours passés à Piano Campus ?

Il y a déjà l'aspect humain. J'ai eu l'occasion de rencontrer d'autres jeunes pianistes venus du monde entier: Chicago, Singapour, Séoul etc. Nous avons pu échanger dans plusieurs langues, beaucoup parlaient russe, ou nous parlions en anglais et en allemand. Cette atmosphère d'échange ressemble plus à celle que l'on rencontre lors des festivals, ce qui diminue sensiblement l'aspect compétitif inhérent à tout concours: on parle beaucoup de musique ou de sujets tout à fait autres. J'ai ainsi eu des conversations portant sur la politique et notamment sur les attentats ayant eu lieu à Paris du 7 au 9 janvier.

Par ailleurs c'est une période très dense du point de vue musical. La journée entre les éliminatoires et la finale est assez fatigante pour les candidats finalistes, car à peine remis des épreuves de la veille, on commence les répétitions avec l'orchestre en présence du compositeur invité. La capacité à assimiler rapidement les informations que l'on reçoit est très utile: une unique répétition pour la création de Raymond Alessandrini (dont on découvre à ce moment là l'orchestration) et le concerto imposé qui était cette année le 4ème de Beethoven imposent une grande concentration. Il faut rester "sur le coup", malgré la joie d'être en finale, et la fatigue accumulée. Tout ça dans une certaine excitation. C'est le genre d'expérience qui fait beaucoup progresser.

En vidéo ci-dessous: Bagatelle n°2 de Sibelius, Sonate n°38 de Haydn, Etude d'exécution transcendante n°10 de Liszt, Choral et variations de la Sonate de Dutilleux et To Bill or not To Bill de R. Alessandrini.Célia Oneto Bensaid (piano). Orchestre Mélo'dix, dir. Fabrice Parmentier.

Pour la création de Raymond Alessandrini, vous n'aviez donc qu'une réduction pour piano de l'accompagnement orchestral. Dans une oeuvre comme celle-ci où les timbres du piano sont appelés à se mélanger à ceux de l'orchestre, cela n'a t-il pas compliqué quelque peu votre préparation ?

Dans ma préparation de la création d'Alessandrini j'ai beaucoup regardé la partie réduite du second piano correspondant à la partie de l'orchestre, car contrairement aux concertos du répertoire où l'on peut intégrer les entrées de la partie solo et l'orchestration en écoutant les multiples versions discographiques qui existent, ici il n'en existe pas encore puisque l'œuvre est une commande du concours. J'ai pu également le jouer avec mes professeurs qui me jouaient la partie de l'orchestre au second piano ce qui déjà pouvait me donner une idée des sensations que cela provoquait. C'est dans ce genre de situation qu'une imagination sonore intérieure développée est une ressource effectivement quasiment indispensable pour préparer les mélanges des textures sonores.

Au sein de votre cursus, avez-vous régulièrement l'occasion de jouer avec orchestre ?

Malheureusement ce n'est pas intégré dans le cursus du CNSM, probablement pour des raisons financières. Jouer avec orchestre est la motivation qui pousse beaucoup de jeunes pianistes, comme moi, à participer à des concours internationaux. Je me suis déjà produite plusieurs fois avec orchestre mais c'était à chaque fois dans des cadres extérieurs au Conservatoire.

Qu'est-ce qui a motivé votre participation à ce concours ?

J'avais vu des prospectus traîner dans les salles du CNSM de Paris depuis quelques années. Plusieurs choses m'ont donné envie de tenter ma chance: la tranche d'âge 16-25 ans m'a plu, les nombreux prix spéciaux en dehors des trois premiers prix, l'envie de jouer avec orchestre, et le fait que plusieurs des lauréats des éditions précédentes sont des amis du conservatoire !

Comment Piano Campus se distingue-t-il des autres concours internationaux auxquels vous avez participé ?

Piano Campus est un concours extrêmement bienveillant à l'égard des candidats. Du fait que le concours ne sélectionne que douze pianistes à participer aux épreuves, on se sent extrêmement privilégié. Les candidats sélectionnés sont hébergés et défrayés, ce qui ôte une grande pression financière (je pense surtout aux candidats venant de l'étranger) car passer un concours représente certes un investissement personnel, mais aussi un coût conséquent à cause de tous les frais périphériques qu'il engendre (hôtel etc.) ! De plus le concours est doté de multiples prix spéciaux, en dehors des trois premiers, ce qui n'est pas si courant. Enfin, la création avec orchestre lors de la finale est une chose originale ; le travail d'une telle pièce sans le poids de références d'autres pianistes, laisse finalement beaucoup de liberté à notre imagination, et permet d'aborder une partition musicale différemment...

Parlez-nous un peu de votre formation musicale. Racontez-nous comment tout a commencé...

Je viens d'une famille d'artistes: mon père est professeur de piano, ma mère et ma sœur sont comédiennes. J'ai donc commencé le piano à 6 ans au conservatoire du 17ème arrondissement à Paris avec Véronique Briel. Puis il y a eu un tournant à l'âge de douze ans quand j'ai intégré le cursus à horaires aménagés du CRR de Paris, d'abord au Collège Octave Gréard puis au Lycée Racine. Au CRR, j'ai suivi les cours de piano de Chantal Fraysse, Emmanuel Mercier, puis Olivier Gardon, qui m'ont appris chacun à un stade différent de mon parcours, les bases du travail et de la technique pianistiques. C'est aussi à 12 ans que j'ai commencé la pratique de l'accompagnement que j'affectionne particulièrement. Et puis, je suis rentrée en 2010 au CNSM de Paris où je termine actuellement mes quatre cursus en Master, étant à la fois en classe de piano avec Claire Désert, de musique de chambre avec Claire Désert et Ami Flammer, de direction de chant avec Erika Guiomar, et d'accompagnement vocal avec Anne Le Bozec. Ces classes me permettent d'élargir considérablement ma vision du répertoire musical. Plus que pianiste j'ai envie d'être d'abord une musicienne la plus accomplie possible.

Quelles rencontres vous ont particulièrement marqué dans votre développement ?

L'école russe de Brigitte Engerer, (avec qui j'ai travaillé à partir de mes 16 ans jusqu'à son décès) et de Rena Shereshevskaya (qui m'a été présentée par Brigitte Engerer) m'a énormément transformée dans mon approche et ma maturité musicale : mon esthétique sonore est toujours d'avoir un son plein et dense tout en gardant une interprétation la plus lyrique possible quand le répertoire s'y prête. J'ai beaucoup appris grâce à ces deux personnalités: exigence du son, écoute de chaque note jusqu'au bout, notion de vocalité pianistique... Mais je dois également beaucoup à Claire Désert qui est ma professeur au Conservatoire de Paris: elle me permet de m'ouvrir à un répertoire plus varié en aiguisant ma curiosité vers des compositeurs que je connais moins (je pense par exemple à Janacek), elle me permet également de progresser dans la maîtrise de mon tempérament très exalté, en développant chez moi les notions de passivité et de laisser-aller au clavier. Et il s'agit là d'un vrai travail de fond ! J'ai aussi pu travailler depuis trois ans avec Jean-Claude Pennetier qui m'a permis de développer une spiritualité digitale notamment dans le répertoire classique grâce à une grande exigence de l'articulation ! Par ailleurs, mon travail avec les chanteurs m'a appris à respirer musicalement. Plus indirectement, plusieurs artistes que je n'ai pas rencontrés mais seulement vus en concert, ou écoutés en enregistrement m'ont marqué. Parmi les pianistes, Andras Schiff pour son intégrité artistique notamment dans la musique de Bach, Fazil Say pour son imagination et son esprit, sans oublier les immenses Gilels, Argerich, Cziffra etc. dont j'écoute souvent les enregistrements. D'ailleurs, je suis aussi très impressionnée par des chefs tels que Philippe Jordan dirigeant la Tétralogie de mémoire, ou encore certaines chanteuses comme Mirella Freni si sincère et émouvante dans chacun des rôles qu'elle interprète...

Qu'est-ce qui différencie aujourd'hui selon vous l'école russe de piano ?

Avec la mondialisation actuelle, les écoles pianistiques sont probablement beaucoup moins définies aujourd'hui qu'elles ne l'étaient au XXème siècle. En ce qui concerne l'école russe, depuis le démantèlement de l'URSS en 1991, et l'ouverture des frontières, beaucoup de pédagogues russes sont venus s'installer en Europe et aux Etats-Unis. Et donc nous sommes bien plus nombreux à avoir la chance de recevoir les conseils de ces pédagogues, possédant cet héritage de l'école russe !

Alors, après pour définir fondamentalement ce qui me semble être l'école russe, je dirais que le point de départ de l'enseignement russe est d'avoir pour objectif de former des artistes capables de concevoir par l'écoute intérieure la musique qu'ils interpréteront et non à former des pianistes en passant par l'apprentissage d'une technique. La méthode russe consiste donc dans le travail à réfléchir dès le début sur les choix de l'interprétation qui se posent dans les œuvres ; lorsque l'on sait où l'on veut aller, la technique suit avec beaucoup plus de naturel. Imaginer intérieurement avant de jouer quelle qualité de son l'on veut obtenir, permet d'élever l'exigence du pianiste et va le stimuler à chercher avec quel moyen il pourra y parvenir.

L'extrait de la Sonate de Dutilleux que vous avez interprété vous a valu une mention spéciale du jury. Qu'est-ce qui vous attire dans cette oeuvre ?

Le final "Choral et variations" que je jouais lors du concours, est à mon avis un vrai moment d'exaltation pour l'interprète. La pièce permet de montrer beaucoup de choses différentes: son large avec les accords riches du choral, sens du rythme grâce à la première variation quasi jazzy et qui m'a toujours fait penser à un solo de contrebasse dans un club (du moins au début de la variation), dextérité digitale avec également beaucoup de notes et accords répétés dans les deuxième et quatrième variations, sans oublier l'ambiance enfumée de la troisième variation. C'est tout simplement un immense terrain de jeu pour un pianiste, on peut aller dans tous les sens, si on garde la tête froide. Ce qui m'attire vraiment est à la fois le swing permanent et inhérent à toute la pièce et le potentiel de plans sonores à réaliser qui permet d'aller très loin à la fois dans les nuances pianissimo et fortissimo.

Quels sont vos projets ?

Continuer d'élargir mon répertoire ! J'ai des engagements de concerts à venir en solo mais aussi en musique de chambre, pour ma plus grande joie. Et puis naturellement, je vais préparer d'autres concours internationaux en France mais aussi à l'étranger.

 


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